Deux grands cinéastes tout public font leur come-back sur nos écrans français en ces mois frappés par le froid intense : Bob Zemeckis et Stevie Spielberg. Deux cinéastes dont les plus grands succès sont forcément derrière eux, mais dont on espère (dans le sens français et espagnol du terme - esperar : attendre) depuis des années un sursaut d'orgueil. Les statistiques démontrent que nous avons tous au moins un film de Zemeckis et Spielberg dans nos dvdthèques. Statistique non démentie en ce qui me concerne, puisque je possède les dvds de Predator et Un Jour sans fin. Spielberg et Zemeckis, les Romario-Bebeto du 7ème Art, ont marqué le cinéma de divertissement des années 80 et 90. Le premier nous revient avec le film définitif sur l'une des plus grandes figures de la courte Histoire américaine, j'ai nommé Malcom X. En course pour les Oscars et salué unanimement par les critiques, le long film de Spielberg et ses deux heures trente minutes de dialogues non-stop aura toutefois bien du mal à s'attirer les réelles faveurs du très grand public, celui qui se lève tôt et n'a pas envie qu'on lui fusille la tronche sur la Toile le soir venu. Quant au second, j'ai nommé Bob Zemeckis, nous avons vu son Flight et nous avons été agréablement surpris, au point que nous avons décidé d'y consacrer un papelard à part entière.
Zemeckis a enfin décollé le nez de son PC pour redécouvrir la joie d'un vrai tournage aux côtés d'une pointure qui n'a pas hésité à s'ouvrir l'arcade sourcilière pour littéralement "être" son personnage !
Après être passé dans différents travers de motion capture nauséabonds, revoilà enfin le gros Zemeckis en présence de vrais acteurs et d'images réelles. Il s'attaque a priori à une histoire assez banale : un pilote d'avion cocaïnomane et alcoolo sous l'emprise de ces deux stupéfiants notoires arrive tout de même à utiliser son bolide hors de contrôle comme un fer à repasser pour un champ de maïs qui n'en demandait pas tant. Il le retourne complètement pour le faire atterrir en catastrophe mais de manière inespérée, sauvant ainsi la vie de la quasi totalité des passagers, équipage compris. Accueilli comme un héros par les médias et le grand public, le retour sur terre sera tout de même douloureux pour notre pilote ahuri quand il se rendra compte que les traditionnels tests toxicologiques réalisés après le crash-test fatidique révèlent qu'il était "high in the sky" avant même de mettre les mains sur le gros manche du cockpit. A partir de ce postulat de départ ma foi assez peu intéressant et digne d'un "60 minutes" de derrière les fagots, Robert Zemeckis, en pleine possession de ses moyens, nous livre ce que nos amis anglophones nomment modestement une "character study" portée par un acteur au top de sa forme, qui trouve en Whip-le-pilote-de-ligne-de-coke-défoncé son plus beau rôle à ce jour.
Un Oscar pour Denzel ! N'ayons pas peur des mots, Denzel Washington est ici en état de grâce, au point de faire une ombre insondable et insolente à ses partenaires, notamment la Kelly Reilly des Poupées Russes et de L'Auberge Espagnole, qui n'est là que pour agiter ses gros lolos, faire le nombre et justifier une "romance" (notez les guillemets) dont on se serait bien passé. Rappelons que Denzel Washington est pourtant le symbole d'un cinéma américain que d'ordinaire je fuis comme la peste, ce cinéma qui s'échine à nous présenter un "ordinary american hero believing in God, Jesus, and Freedom" au volant soit d'un tracteur, d'un tractopelle, d'un métro, d'une grue, d'un train, et condamné à rejouer cent fois le même rôle et à vivre l'héroïsme avec une humilité trop exagérée pour être crédible. C'est aussi lui l'acteur spécialisé dans les incarnations de personnages historiques de couleur noire et, plus largement, dans la représentation de figures réelles typiquement US : Frank Lucas, le fameux mafieux guadeloupéen de Harlem dans American Gangster, Steve Biko, l'activiste anti-apartheid serbo-croate de Cry Freedom, Rubin Carter, le boxeur poids moyen, et bientôt Steve Jobs selon les dernières rumeurs. Autant de célébrités qu'il est forcé d'imiter de manière souvent bien frustrante. Condamné par conséquent à jouer dans des biopics hollywoodiens sans saveur, adorés par les ménagères de moins de 50 ans et par l'establishment (l'AFI et la MPAA, au premier rang des accusés), l'acteur à ainsi multiplier les "rôles à Oscars". Il a même fini par obtenir la récompense tant convoitée via un rôle à contre-emploi ridicule (Training Day, où il joue un pur enfoiré) en profitant de l'ambiance hypocrite post-11 septembre tournée vers les minorités qui régnait alors à Hollywood (Halle Berry et Jim Broadbent furent récompensées la même année).
"Écoute, poupée, c'est pas le moment de me demander des cours d'acting !" semble dire Denzel. Notez aussi qu'il lui indique subtilement que la circonférence de son avant-bras est sensiblement égale à celle de son "Python de la Fournaise".
Malgré cela, Denzel fait partie de ces types qu'on ne peut pas s'empêcher d'apprécier. A l'image d'un Vincent Lindon, d'un Bruce Willis, d'un Russel Crowe, d'un Samuel L. Jackson, d'un François Cluzet, Denzel attire de façon assez inexpliquée et instinctive la bienveillance, la sympathie, l'hilarité, voire la concupiscence chez les plus ouverts d'entre nous. Quand il rit, on pleure de rire avec lui. Quand il pète, on hume notre écran. Quand il félicite Kamel le Magicien, on a envie d'être le père de Kamel le Magicien pour pouvoir poser notre main sur son épaule et dire "je suis fier de toi mon fils, Kamelemagicien". Quand il acquiesce des yeux, on hurle "OUI !" le cul vissé sur notre canapé. S'il nous demandait de le suivre dans un combat réactionnaire, on partirait à ses côtés, sans cligner des yeux, le couteau entre les dents. S'il était l'auteur d'un homicide volontaire, je me présenterais les bras en croix au commissariat, au Central 13, comme son alibi, et je déclarerais avoir passé la soirée au lit avec lui, avec pour preuve mon sphincter anal éprouvé. D'habitude, je suis comme Zidane : tu peux me dire ce que tu veux tant que ça ne concerne ni ma maman ni ma soeur, mais Denzel saurait me faire changer d'avis même sur ce grand principe qui régit mon existence depuis le collège, à l'instar de mon idole que je considère double détenteur de la Coupe du monde de la FIFA. Bref, Denzel a de l'allure, un vrai charisme, et il est glabre, ce qui ne me laisse jamais indifférent.
Après chaque prise, les journalistes et critiques ciné s'agenouillaient face à Denzel, le micro tendu et la caméra braquée sur lui, dans l'espoir de connaître les secrets de sa performance ! Ici-même, on peut le voir répéter son "speech acceptance" qu'il donnera le 24 février !
Robert Zemeckis est-il un grand directeur d'acteurs ? Sait-il diriger un interprète de la manière la plus adéquate vis-à-vis du contexte et du cadre qu'il a choisi (plan américain, plan d'ensemble, plan rapproché...) ? Il est impossible de répondre lorsque l'acteur se nomme Denzel Washington. La star est auto-dirigeable. Denzel Washington est le Hindeburg d'Hollywood. Malgré tout, Robert Zemeckis a certainement su lâcher la bride quand il le fallait et tirer sur la laisse lorsque c'était nécessaire. Le cinéaste a beau être d'une laideur sans pareille, il sait encore séduire son public et n'a pas perdu la main quand il s'agit d'être un efficace et redoutable conteur d'histoire (à condition d'être le plus loin possible d'une palette graphique). Certes, certaines scènes sont trop faites pour nous tirer les larmes et d'autres s'avèrent assez superflues, comme celles, au début du film, qui nous présentent la triste vie du personnage campé par la fatigante Kelly Reilly. On aurait préféré connaître ce personnage en même temps que le beau Denzel, sans se taper les désormais classiques injections de drogues qui nous dépeignent à coups de rangers un personnage au fond du gouffre dont on sait qu'il ne pourra que remonter la pente. Une telle exposition était inutile pour que l'on comprenne ses bien simples turpitudes, et il ne faut jamais perdre de vue que l'intérêt du film réside en Denzel Washington et dans le personnage qu'il incarne.
Véritable couteau suisse de l'Actor's Studio, l'acteur marche ici sur l'eau avec une aisance qui échappe aux mots, bien que toujours à deux doigts d'en faire trop. Il parvient à tout faire passer, à sauver des scènes a priori vouées à l'échec ! Quid de cette scène consécutive à l'enterrement de l'hôtesse de l'air qui entretenait avec lui des rapports plus qu'amicaux basés sur un échange réguliers de liquide séminal ? Face à une partenaire anonyme qui s'accroche tant bien que mal pour être à la hauteur, Denzel a seulement besoin de petits mouvements jugulaires et sourciliers pour placer le film sur orbite à cet instant précis. Quid de cette scène très risquée où son personnage retourne, désoeuvré, vers son ex-femme et son con de fils, la mort dans l'âme, avec 2 grammes d'alcool par millilitres de sang (de quoi tuer un taureau de la ganadería Miura, descendant d'Islero, celui qui a eu la peau du grand Manolete aka Adrien Brody dans un film que strictement personne n'a vu) ? En allant au bout de son idée d'acting, consistant à prendre son fils dans ses bras malgré son extrême réticence, Denzel arrache cette scène du ridicule et parvient presque à la rendre assez poignante. Bref, l'acteur réussit l'impossible et tient le film à bout de bras, bien mis en valeur par le savoir-faire indéniable et toujours intact de Robert Zemeckis.
Bruce Greenwood, à gauche, a ici des allures de coach de L1 dépité sur son banc de touche, dépassé par des joueurs, Samuel Cheadle et Didier Washington, qui ne pensent qu'à la troisième mi-temps.
Véritable couteau suisse de l'Actor's Studio, l'acteur marche ici sur l'eau avec une aisance qui échappe aux mots, bien que toujours à deux doigts d'en faire trop. Il parvient à tout faire passer, à sauver des scènes a priori vouées à l'échec ! Quid de cette scène consécutive à l'enterrement de l'hôtesse de l'air qui entretenait avec lui des rapports plus qu'amicaux basés sur un échange réguliers de liquide séminal ? Face à une partenaire anonyme qui s'accroche tant bien que mal pour être à la hauteur, Denzel a seulement besoin de petits mouvements jugulaires et sourciliers pour placer le film sur orbite à cet instant précis. Quid de cette scène très risquée où son personnage retourne, désoeuvré, vers son ex-femme et son con de fils, la mort dans l'âme, avec 2 grammes d'alcool par millilitres de sang (de quoi tuer un taureau de la ganadería Miura, descendant d'Islero, celui qui a eu la peau du grand Manolete aka Adrien Brody dans un film que strictement personne n'a vu) ? En allant au bout de son idée d'acting, consistant à prendre son fils dans ses bras malgré son extrême réticence, Denzel arrache cette scène du ridicule et parvient presque à la rendre assez poignante. Bref, l'acteur réussit l'impossible et tient le film à bout de bras, bien mis en valeur par le savoir-faire indéniable et toujours intact de Robert Zemeckis.
Gros scandale à prévoir du côté de chez wam si, au bout d'une nuit à croiser les doigts et à prendre mon mal en patience face à un streaming pourri, Denzel repart de la cérémonie des Oscars sans sa statuette...
Flight est donc une bonne surprise. Un film qui remet Robert Zemeckis sur les rails et qui offre à un acteur hors norme un rôle enfin à la mesure de son charisme. En nous faisant croquer un best of des Stones, et en plaçant au moindre prétexte les chansons préférées de sa jeunesse, on sent bien que Zemeckis se fait plaisir et il parvient aisément à nous communiquer son enthousiasme sincère. On pardonnera donc ses quelques travers à ce film très hollywoodien mais si plaisant à suivre, comme il est beaucoup trop rare d'en voir depuis des années. Cet article est déjà très long, je vous laisse. Matez Flight, en cette période de vache maigre américaine, il vous apparaîtra comme un film très sympathique et réconfortant. La rédemption pour tonton Zemeckis !
Flight de Robert Zemeckis avec Denzel Washington et des figurants dont Kelly Reilly, Don Cheadle et John Goodman (2013)